• Amandine Gauthier

L'art de ralentir

(Texte initialement écrit pour le magazine Lentement)


“Quand les choses se passent trop vite, personne ne peut être sûr de rien, de rien du tout, même pas de soi-même.”

La lenteur - Milan Kundera



Mars 2017.

L’hiver n’en finit plus et les premiers rayons printaniers se font attendre. Peu importe, j’ai de toutes façons l’impression de n’avoir pas mis le nez dehors depuis un siècle. Assise dans une salle d’attente vaguement éclairée aux néons, je ne cesse de me demander ce qui m’a amenée là. Les événements sont flous.

Picotements. J’ai l’impression d’attendre depuis des heures.

Tête qui tourne. Peut-être que j’ai encore le temps de m’en aller.

Souffle court. Je donnerais tout pour être ailleurs.

Pincement à la poitrine. Dites-moi que c’est bientôt fini.


Janvier 2006.

Fraîchement diplômée je commence mon premier emploi avec l’enthousiasme et la candeur de celle qui a tout à apprendre. Les défis sont grands et je suis passionnée. Célibataire, sans enfants, je travaille d’arrache-pied. C’est temporaire, j’ai mes preuves à faire et de toutes façons personne ne m’attend à la maison. Les semaines font 60 heures. J’ai l’énergie d’une jeune louve. Rien ne peut m’arrêter.


Un déménagement Outre-Atlantique et trois autres emplois plus tard, les années se suivent et se ressemblent. Les défis sont motivants, passionnants, engageants. Je prends en responsabilités à mesure que j’emmagasine l’expérience. On m’offre des postes de direction qui me stimulent au plus haut point. Je suis fière, déterminée et je ne compte plus mes heures.


Je fais deux enfants, m’arrête 6 mois à chaque fois pour mon plus grand bonheur. Puis je reprends de plus belle. Régulièrement mes semaines dépassent 60, même 70 heures. Peu importe, c’est pour la bonne cause. Je ne vois pas assez mes fils, mon amoureux, mes amis. Je m’essouffle. Mais c’est temporaire, bientôt j’aurai un rythme normal.

Bientôt ça ira mieux.

Bientôt.


Chercher le sens


“Madame?” Je sursaute. “Alors, qu’est-ce qui vous amène?” Grand sourire, douceur et empathie. Je voudrais juste me rouler en boule. Mais finalement je raconte, d’une traite. Les années de travail, les journées trop longues et les nuits trop courtes, la première dépression, le rétablissement, puis le travail encore, la difficile conciliation travail famille, la perte de sens, l’anxiété, le trop-plein, le plus-capable. Jusqu’à cette soirée où mes collègues m’ont dit : “Tu en fais trop, on s’inquiète”. “Bientôt ça ira mieux “, leur ai-je répondu.


Mais le lendemain matin je me suis effondrée, à peine réveillée. Larmes incontrôlables, impossibilité de respirer, crise de panique, un monde qui s’effondre. Et mon amoureux de réussir à me convaincre de peine et de misère de me rendre chez le médecin.


Surmenage.

Dépression.

Arrêt de travail.


Après quelques jours à dormir et pleurer, emmitouflée dans mes couvertures et me refusant au regard du monde extérieur, vient le moment fatidique où mon cerveau décide de se remettre en marche. Trop peu habitué à ne rien faire, celui-ci cherche frénétiquement à combler le vide abyssal de mes semaines sans activités. Si j’essaye de balayer tout ce qui est lié à mon emploi, me viennent mille autres idées en tout genre.


Depuis un tour du monde en Westfalia jusqu’à la création de mon entreprise en passant par un exil à la campagne pour y faire l’école à la maison. Mon esprit est tellement submergé qu’il m’arrive fréquemment de me lever la nuit pour coucher toutes ces inspirations sur papier, afin de retrouver un semblant de calme. Les crises d’angoisse sont nombreuses et me perdre dans tous ces projets imaginaires me rassure. Tout en essayant d’apprendre à ne rien faire. Parce que c’est sans doute là mon plus grand défi : ne rien faire.


Se réinventer


Puis, tranquillement, je réalise que toutes mes aspirations mènent à la même chose. Je cherche à donner du sens tout autant que je cherche à me recentrer. J’ai fondamentalement besoin de douceur, moi qui me suis toujours définie comme une insatiable boule d’énergie.


Mon corps, tout autant que mon esprit, cherchent à s’apaiser. Il me faut tout réinventer pour répondre à ces besoins impératifs.


Je décide donc de me lancer dans le vide, de démissionner et de me créer une vie sur mesure. Moi qui avais un emploi enviable et des responsabilités stimulantes, je décide de tout quitter. J’aspire à travailler moins, à travailler autrement, je me souhaite de plus de temps avec ma famille, je rêve de lenteur et je ne veux plus de compromis sur mes essentiels.


Apprendre la lenteur


Slow toute, slow parenting, slow living. Autant de concepts qui me sont familiers et que j’ai eu tôt-fait de définir comme des objectifs de vie. Simplement respirer et vivre en pleine conscience. Prendre le temps de prendre le temps. Cet arrêt de travail et ce changement de vie me font réaliser toutes ces petites choses à côté desquelles je passais à force de courir après ma propre existence.


Discuter longuement de ses passions avec mon 5 ans, bercer mon deux ans pendant des heures, lire un livre en l’espace d’une soirée, regarder pousser mes légumes, souper aux chandelles un soir de semaine avec l’amoureux, savourer un thé chaud en ne faisant rien, appeler mes amies juste pour le plaisir, passer du temps sur la ferme familiale pour vivre au rythme des saisons.


Des petites choses pourtant si évidentes, si cruciales, qu’il est quasi impensable de les avoir mis de côté pendant tant d’années.


Trouver son rythme


Automne 2017.

Après plusieurs mois au ralenti, ma nouvelle vie professionnelle se met en place. Je réalise que mes rêves de grandeur et de douceur sont discrètement en train de s’effacer. Rattrapée par l’intensité de certains contrats, par mon trop grand enthousiasme pour ces nouveaux défis, par mon insatiable besoin de remplir le vide, je glisse dangereusement vers cette vie frénétique que je voulais pourtant bannir de mon existence.


Et c’est là, qu’avec lucidité, je dois assumer mes plus grandes contradictions. Admettre que je suis fondamentalement super-énergique, multi-impliquée et hyper-passionnée. Que l’adrénaline des plus grands projets me fait vibrer au plus haut point. Et que pourtant j’aspire de tout mon être à la douceur, à la sérénité. Cette dualité me donne le vertige. Comment trouver la lenteur dont mon corps a besoin même si mon esprit, lui, surchauffe régulièrement?


À moi donc d'inventer une vie qui me ressemble. Assumer qui je suis tout en aspirant à des valeurs qui sont plus grandes que moi. Embarquer ma famille dans cette grande aventure pour qu’ensemble nous puissions trouver notre équilibre. Faire de notre mieux et pour le mieux. Toujours croire que la douceur existe et qu'elle nous attend quelque part. Nous laisser inspirer par la perfection de chaque instant. Savourer toutes ces petites choses que nous choisissons de vivre au ralenti, autrement, une minute à la fois


© 2019 par Amandine Gauthier

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